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The Ivorian Women Who Marched on a Prison · Chapter 1
The Ivorian Women Who Marched on a Prison
Le corbillard de la liberté
Abidjan, février 1949, un après-midi.
La voiture qui attendait les prisonniers n'était pas un fourgon de police. C'était un corbillard. Le matin même, il avait transporté un cadavre, et le sang de ce mort n'avait pas été lavé : il en restait des traînées à l'intérieur quand les policiers coloniaux y firent monter huit hommes, dans la chaleur suffocante de l'après-midi, pour les conduire à la prison. Le détail figure dans la déposition que l'un d'eux, Albert Paraïso, fit le 13 décembre 1949 devant les enquêteurs ; elle dort aujourd'hui aux Archives nationales d'outre-mer, à Aix-en-Provence, où l'historienne américaine Elizabeth Jacob la retrouva bien plus tard.
Les huit hommes s'appelaient Jean-Baptiste Mockey, pharmacien à Treichville, Bernard Dadié, écrivain et journaliste, Mathieu Ekra, Albert Paraïso, Jacob Williams, Philippe Vieyra, Lamad Camara et René Séry Koré, un ancien fonctionnaire des Postes. Tous étaient des dirigeants du Parti démocratique de Côte d'Ivoire, le PDCI, la section ivoirienne du Rassemblement démocratique africain, le RDA, que des délégués de toute l'Afrique française avaient fondé à Bamako en octobre 1946 autour d'un planteur devenu député, Félix Houphouët-Boigny. Tous affirmaient qu'on les arrêtait sur des accusations fabriquées. Au moins trente-cinq autres militants avaient été pris dans le même coup de filet.
Dans sa cellule, Bernard Dadié écrivit un poème sur ce voyage. Il l'intitula « Le corbillard de la liberté ».
Treichville, cinéma Comacico, dimanche 6 février 1949.
Tout était parti d'un cinéma de Treichville, le grand quartier populaire d'Abidjan. Ce dimanche-là, des militants hostiles au RDA, soutenus selon le PDCI par l'administration du gouverneur Laurent Péchoux, s'y heurtèrent aux partisans du parti. Les militants du RDA désignaient leurs adversaires sous un nom de parti, le Bloc démocratique éburnéen, et ils ont toujours tenu ce parti pour une créature du gouverneur, suscitée pour diviser le mouvement. La bagarre fit au moins un mort, de nombreux blessés et des dégâts considérables. Dès le 7 février, le chef de la Sûreté de la Côte d'Ivoire, P. Divay, adressait son rapport au gouverneur.
L'administration tenait ce qu'elle attendait depuis des mois : un motif. Car le PDCI inquiétait. Il était apparenté, au Parlement français, au Parti communiste ; il parlait du travail forcé, que tout le pays avait subi, et des prix du café et du cacao, dont tout le pays vivait. En décembre 1949, il revendiquerait plus de huit cent mille membres, deux fois plus qu'un an plus tôt. Le gouverneur Péchoux, un socialiste, avait entrepris de le briser.
Les huit furent conduits à quarante kilomètres d'Abidjan, à Grand-Bassam, l'ancienne capitale de la colonie, une ville de comptoirs posée entre la lagune et l'océan, où se trouvaient la prison civile et le tribunal. Ils y restèrent sans jugement. Leurs demandes de mise en liberté provisoire furent rejetées les unes après les autres, et les députés communistes qui dénonçaient à Paris des « détentions arbitraires » n'obtinrent rien.
Prison civile de Grand-Bassam, 1949.
Bernard Dadié avait trente-trois ans. Né à Assinie en 1916, formé à l'École normale William-Ponty de Gorée, il avait travaillé dix ans à l'Institut français d'Afrique noire, à Dakar, avant de rentrer au pays en 1947 pour militer. En prison, il tint un journal, jour après jour, sur des cahiers qu'il garda. Il n'en publierait le texte qu'en 1981, sous le titre Carnet de prison, et ces pages restèrent l'une des rares voix venues de l'intérieur de cette détention. On y lit, à propos des divisions entre Africains que l'administration savait entretenir, cette phrase :
« Elles sont lourdes, lourdes les chaînes que le nègre met au cou du nègre pour complaire aux maîtres du jour. »
La répression fouillait aussi les papiers. Au cours des perquisitions de 1949, au domicile de son père, à Agboville, le manuscrit de sa toute première pièce, Les Villes, écrite en 1934, disparut.
Une photographie des huit, prise dans le jardin de la prison en 1949 ou en 1950, fut reproduite plus tard dans le Carnet de prison. Quatre hommes s'y tenaient debout, Lamad Camara, Albert Paraïso, Séry Koré et Philippe Vieyra ; quatre autres étaient accroupis devant eux, Mathieu Ekra, Bernard Dadié, Jean-Baptiste Mockey et Jacob Williams. Tous portaient une tenue soignée.
Chacun avait laissé dehors une maison, un commerce ou un emploi, des enfants, et une femme. Celle de René Séry Koré tenait une cour à Treichville, rue 12, près de l'ancien marché.
Treichville, rue 12, fin des années 1940.
On y vendait de l'alloco, des bananes plantains frites. La cour de Marie Koré s'appelait un allocodrome, et tout le quartier y passait : des manœuvres du port et des employés de bureau, des mères de famille et des jeunes gens. Elle y employait des jeunes femmes venues comme elle de l'intérieur du pays. Les nouvelles circulaient dans cette cour plus vite que les journaux, et celle qui tenait la caisse connaissait les mariages, les dettes, les deuils et les colères d'une bonne partie de Treichville. Des décennies plus tard, sa nièce racontait encore ce qu'on disait d'elle dans la famille : lorsqu'elle levait le petit doigt, toutes les femmes suivaient.
Elle était née Zogbo Céza Galo Marie, vers 1910 ou 1912 : les sources ne s'accordent pas sur l'année. Son village s'appelait Gossa, dans la sous-préfecture de Gboguhé, près de Daloa, en pays bété, selon la plupart des notices ; d'autres le nomment Gokra. Elle était descendue vers la Basse-Côte et y avait épousé un Français. Le mariage avait été bref : le mari avait demandé le divorce parce qu'elle s'était engagée au RDA. Dans sa cour de Treichville, elle avait rencontré René Séry Koré, l'ancien des Postes, qui était déjà marié, et elle avait accepté d'entrer dans un foyer polygame. Ce fut le nom de cet homme qu'elle porta.
En 1947, les militantes de Treichville l'avaient élue présidente du comité féminin du PDCI-RDA de la commune. Elle ne savait ni lire ni écrire. L'historienne Henriette Diabaté, qui recueillit plus tard les souvenirs de ses compagnes, la décrivit comme une « femme admirable de bravoure et d'intelligence » à qui il ne manquait « que l'instruction ».
Les femmes du RDA avaient leurs propres méthodes de recrutement, et Anne-Marie Raggi en raconta une, des années plus tard : quand un mari refusait d'adhérer, sa femme achetait une carte du parti et la glissait dans ses sous-vêtements, et le soir venu, elle lui expliquait qu'un membre du RDA avait déjà retenu la place. À Guiglo, dans l'Ouest, une militante nommée Marie Gnéba alla jusqu'à divorcer d'un mari qui refusait de rejoindre le mouvement ; elle perdit plus tard toutes ses dents sous la crosse d'un fusil de policier.
En février 1949, son mari monta dans le corbillard.
Grand-Bassam, printemps 1949.
Les semaines passèrent, puis les mois. Aucune date de procès ne fut fixée. La prison de Grand-Bassam était vétuste et surpeuplée, l'hygiène y était misérable et la nourriture y manquait. Les détenus du PDCI ne mangeaient à leur faim que parce que quelqu'un, dehors, leur apportait des repas.
L'un des militants emprisonnés, interrogé des années plus tard par les historiens du parti, s'en souvenait : le comité de Grand-Bassam les avait nourris matin et soir, tous les jours.
Le comité dont il parlait n'était pas un comité d'hommes.
Les hommes étaient derrière les murs. Dehors, quelqu'un avait commencé à compter les repas, les visites et les femmes.
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