Le chemin de fer qui avait budgété ses morts · Chapitre 1
Le chemin de fer qui avait budgété ses morts
La machine
Massif du Mayombe, route des caravanes, 22 avril 1928, entre onze heures et midi.
Sur le sentier même, deux cents hommes étaient accroupis de part et d'autre d'un tronc abattu. On voulait en faire la pile d'un pont, et il fallait la soulever. Il n'y avait ni cordes, ni courroies, ni treuil : seulement des mains glissées sous l'écorce, cent d'un côté, cent de l'autre. Aucun Européen ne commandait. Deux miliciens et trois capitas, les contremaîtres africains du chantier, criaient « Couchez ! » et « Les mains ! », tandis qu'un milicien comptait à voix haute avant de courir sur le tronc pour cingler les dos courbés. Les dos ne bronchaient pas. L'arbre n'avançait pas d'un mètre.
Ces hommes venaient de la savane. C'étaient des Sara, recrutés dans le sud du Tchad, à plus de mille kilomètres au nord, et rien dans leur pays ne ressemblait à cette forêt. Au milieu des coups, l'un d'eux se détacha du groupe, arracha une touffe d'herbe, la déchiqueta des dents et des mains et se mit à chanter en se baissant et en se relevant, encore et encore, comme s'il soulevait à lui seul la pile qu'aucun des deux cents ne pouvait bouger. La pile resta où elle était. Les capitas se jetèrent sur les hommes à coups de pied et de poing. Aucun ne protesta. Un seul se redressa, la main sur la hanche, et le travail reprit.
Un Français arrivait sur le sentier, porté en chaise par des porteurs loango et suivi d'un tirailleur. Il s'appelait Albert Londres, il avait quarante-trois ans et il était déjà l'un des grands reporters de la presse française. Il avait débarqué quelques jours plus tôt à Pointe-Noire, un port qui n'existait encore que sur les plans, et il marchait vers Brazzaville pour voir comment on construisait le chemin de fer. Quatre hommes quittèrent la pile et vinrent vers lui en montrant leurs doigts écrasés. Deux autres avaient le visage ensanglanté par la chicotte, le fouet de cuir des surveillants. Un septième portait une plaie au cou.
Londres fit arrêter le travail, « du seul droit que j'étais blanc », écrivit-il plus tard, et signa sept bons pour l'hôpital. Il n'était pas médecin. Les hommes lui répondirent d'une voix lasse que c'était toujours l'hôpital. Il nota l'heure et l'endroit avec une précision de greffier : le 22 avril, entre onze heures et midi, après la montagne de Savon, deux kilomètres avant le poste de M'Vouti.
Afrique-Équatoriale française, entre 1925 et 1928.
Les documents officiels parlaient du « chemin de fer Brazzaville-Océan » ou du « Congo-Océan », le nom que le gouverneur général Raphaël Antonetti avait choisi. Les gens des villages employaient un autre mot. Dès qu'un Européen se mettait en route quelque part, un même cri se répandait devant lui : « La machine ! » Tout le monde savait que le Blanc venait chercher des hommes pour le chemin de fer, et tout le monde fuyait.
Aux missionnaires qui leur prêchaient la patience, des villageois répondirent par un argument tiré de leur propre catéchisme, que Londres recueillit : « Vous-mêmes, vous nous avez appris qu'il ne fallait pas nous suicider. Or aller à la machine c'est courir à la mort. » Ils gagnaient les bois, les rives du lac Tchad, le Congo belge de l'autre côté du fleuve, l'Angola portugais. Là où les recruteurs avaient trouvé des villages l'année précédente, ils ne trouvaient plus personne.
L'administration ne renonça pas pour autant. Les tirailleurs poursuivirent les fuyards et les attrapèrent comme ils purent, parfois au lasso ; dans la colonie, on disait qu'on les « canguait ». Des villages entiers furent punis. Quelques commandants blancs de l'intérieur prirent le parti de leurs administrés contre Brazzaville, et leurs villages échappèrent aux représailles. Un chef africain, dont Londres ne donna pas le nom, se pendit plutôt que d'obéir à l'ordre de recruter pour la machine. Et quand les circonscriptions du nord se vidèrent au point que les chiffres de population devinrent gênants, il fut question, à Brazzaville, de rectifier la frontière de l'Oubangui-Chari pour masquer le dépeuplement.
Les archives du gouvernement général gardent la trace de la même rumeur, avec d'autres mots. En août 1928, l'administrateur de Souanké, dans le nord du Moyen-Congo, se plaignait de ne plus pouvoir recruter : les anciens travailleurs, écrivait-il, rapportaient de leur séjour « un sentiment de frayeur dû à la trop forte mortalité qu'ils ont pu constater sur les chantiers ». Dans sa thèse sur le chemin de fer et le travail au Congo, l'historien Joseph Gamandzori donna plus tard un nom à cette peur qui courait plus vite que les recruteurs : la « rumeur de la machine ».
De Pointe-Noire au kilomètre 80, avril 1928.
Le bateau l'avait déposé à Pointe-Noire à la nuit tombante. Le wharf finissait dans la brousse, l'herbe montait jusqu'à la poitrine, et l'on cherchait un sentier qui, disait-on, existait. Les voyageurs ordinaires ne descendaient pas là : ils restaient à bord jusqu'à Matadi, chez les Belges, qui avaient depuis longtemps leur chemin de fer, et rejoignaient le Congo français en traversant le territoire de leurs voisins. Il y avait à Pointe-Noire un phare, un hôpital, une douane, et une cabane tenue par un Portugais qui servait d'hôtel et de restaurant aux chefs de chantier.
Pour gagner le Mayombe, Londres avait d'abord pris le train sur les soixante-dix-sept premiers kilomètres, les seuls où la voie était posée. Ses vingt-sept porteurs s'étaient casés dans des wagons chargés de rails ; le compartiment des Blancs était un wagon à bestiaux où chacun apportait sa chaise. Il y voyageait avec un coupeur de bois anglais, un Italien malade à qui il manquait deux doigts, un Français malade à qui il en manquait trois, et un médecin militaire qui allait, disait-il, constater les décès. L'Italien revenait de Pointe-Noire où on l'avait jugé pour la mort d'un ouvrier. Il expliqua au journaliste que ces procès étaient bêtes : quand sa lampe-tempête arrivait au bout de son pétrole, elle s'éteignait d'elle-même, et si l'on soufflait dessus, la flamme durait seulement un peu moins. « D'ailleurs, je suis acquitté. » Londres apprit plus tard sa mort et l'ajouta en bas de page.
Au bout du rail, entre le kilomètre 77 et le kilomètre 78, se dressaient les magasins de ciment. Les barils pesaient cent trois kilos. Pour les déplacer, l'entreprise n'avait qu'un bâton et la tête de deux hommes. Deux Sara posèrent un baril pour souffler ; un capita les gifla ; ils le reprirent. Cent mètres plus loin, ils le reposèrent, un second capita les gifla à son tour, et de gifle en gifle le ciment atteignit le kilomètre 80. Sur dix hommes, nota Londres, six ou sept tenaient debout ; chez les autres, on voyait le squelette.
Il écrivit ces pages dans la langue méprisante de son temps, avec des mots qui comparaient ces hommes à des chevaux et à des machines. Il les compta pourtant, détachement par détachement. Dans le chapitre qu'il tira de ce voyage, un an plus tard, il cita même une phrase sur le nombre d'hommes qu'il faudrait sacrifier, prononcée par un homme qu'il admirait.
Il ignorait une chose que les dossiers du gouvernement général contenaient déjà. Avant d'envoyer ces convois sur les routes, l'administration avait calculé combien d'entre eux ne reviendraient pas, et elle l'avait écrit dans un rapport, en pourcentage, comme on prévoit l'usure d'un outil.
Quelque part à Brazzaville, une colonne de chiffres attendait les hommes avant leur départ.
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