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The OAU diplomat starved by his own country · Chapter 1
The OAU diplomat starved by his own country
Un étudiant venu passer un examen
New York, siège des Nations unies, mardi 2 décembre 1958, treize heures.
Les délégués sortaient de la première commission quand l'ambassadeur du Ghana, D. A. Chapman, entraîna dans le couloir un homme que presque personne ne connaissait encore. Il était arrivé le matin même de Washington, il logeait chez les Ghanéens, et il n'avait le droit de parler nulle part dans le bâtiment, parce que son pays n'était membre de rien. Il s'appelait Diallo Telli, il avait trente-trois ans, et il représentait une république âgée de deux mois.
La délégation française franchit la porte au même moment. Diallo Telli s'avança vers son chef, l'ambassadeur Guillaume Georges-Picot, grand, mince, très élégant. Georges-Picot avait reçu de Paris l'instruction d'éviter tout contact avec l'émissaire guinéen. Il lui adressa quelques mots, le renvoya vers un diplomate de rang inférieur, et quand Telli voulut lui dire que la Guinée souhaitait garder des liens avec la France, il répondit que cette question se traitait entre gouvernements et s'éloigna rapidement. Vingt-sept ans plus tard, âgé de quatre-vingt-sept ans et dans une maison de retraite, il écrirait d'une main tremblante à l'historien André Lewin que Diallo Telli lui était apparu, dès cette rencontre, « comme un ami de la France, très préoccupé de ne rien faire qui nous soit désagréable ».
Le matin même, au service du protocole, on avait déjà fait sentir au Guinéen la règle de la maison. Il était venu, selon ses propres mots, « présenter ses lettres de créance au secrétaire général ». Un fonctionnaire lui avait expliqué qu'un pays non membre ne pouvait accréditer personne. Il avait donc demandé un simple rendez-vous. On le lui avait accordé pour dix-sept heures.
Le même jour, trente-huitième étage, dix-sept heures.
Le bureau de Dag Hammarskjöld dominait l'East River. Diallo Telli y entra vêtu d'un costume trois-pièces anthracite à fines rayures, une cravate grise légèrement argentée, une pochette blanche brodée, des lunettes aux verres teintés. Lewin, qui reconstitua la scène d'après les témoins, écrivit qu'il avait plutôt l'air « d'un jeune étudiant un peu timide venu présenter un examen » que d'un émissaire venu réclamer la place de son pays dans le monde. Son anglais était encore hésitant ; on avait obtenu que l'entretien se tienne en français, que le Suédois parlait parfaitement.
Il posa sur le bureau la lettre de Sékou Touré qui le chargeait de mission, la demande d'admission par laquelle la Guinée acceptait les obligations de la Charte, le texte de sa toute nouvelle Constitution, la liste des pays qui l'avaient reconnue. Hammarskjöld lui posa une question, une seule qui comptait : l'union que la Guinée venait d'annoncer avec le Ghana allait-elle fondre les deux pays en un seul État ? Diallo Telli répondit que non, et qu'il le savait, puisqu'il avait lui-même participé à la rédaction du texte. Le secrétaire général promit de faire examiner le dossier par ses juristes et de le transmettre au Conseil de sécurité dès le surlendemain si tout était en règle. Le soir, Telli câbla à Conakry que les choses étaient en bonne voie.
Paris et New York, octobre et novembre 1958.
Il ignorait l'essentiel de ce qui s'était tramé avant son arrivée. Depuis la mi-septembre, avant même que la Guinée ne vote « non » à la Constitution du général de Gaulle le 28 septembre, le jurisconsulte du Quai d'Orsay avait préparé les arguments qui permettraient de retarder l'entrée aux Nations unies de tout territoire qui choisirait l'indépendance : un tel pays n'existait pas encore vraiment, il lui fallait d'abord négocier avec la France le transfert de ses compétences. Le 28 octobre, Georges-Picot avait câblé à Paris ce que Lewin appela « sa trouvaille » : la seule façon d'empêcher l'admission était qu'aucune demande ne soit déposée, et il suffisait pour cela que Sékou Touré, « peu averti des procédures », ignore qu'il devait en déposer une.
Diallo Telli, lui, connaissait les procédures. Il était juriste, magistrat de carrière de l'administration française, et le 24 octobre il avait écrit au ministre de la France d'outre-mer pour demander sa mise en disponibilité : « des raisons de haute conscience morale que vous comprendrez aisément, j'en suis sûr, m'ont amené à me mettre au service de la Guinée, mon pays natal ». Trois semaines plus tard, un télégramme du Quai signalait son départ de Conakry. Il avait accompagné Sékou Touré à Monrovia et à Accra, porté à l'ambassadeur de France au Ghana une lettre du leader guinéen qui demandait au général de Gaulle de parrainer lui-même la candidature de la Guinée. La réponse de Paris l'avait rejoint à Londres : c'était non. À Washington, le dimanche 30 novembre, il avait téléphoné à la résidence de l'ambassadeur de France ; on lui avait répondu que l'ambassadeur était absent.
À New York, ce 2 décembre au soir, le groupe africain se réunit deux heures et demie pour l'entendre et vota à l'unanimité de soutenir sa demande. Il se déclara aussi résolu à déjouer les « manœuvres dilatoires » qu'il attendait de la France. Le mot était déjà dans les télégrammes de la délégation française elle-même, qui avait mis Paris en garde dès le 25 octobre contre de telles manœuvres. Trente-deux ans plus tard, un compte rendu de la revue Politique africaine retiendrait encore ces « manœuvres dilatoires » comme l'un des apports du livre de Lewin.
Conseil de sécurité, mardi 9 décembre 1958, dix heures trente.
Les onze délégations prirent place autour de la table circulaire, dans l'ordre alphabétique anglais. Diallo Telli était assis parmi les observateurs, son dossier à la main ; il aurait voulu plaider, il n'en avait pas le droit. Il portait un costume croisé bleu foncé et, sous la veste, un tricot de laine claire, parce qu'il faisait très froid à New York.
Quand vint son tour, Georges-Picot lut d'une voix forte, car la salle n'avait pas de micro, le texte reçu de Paris. Diallo Telli retira ses écouteurs pour l'entendre en français. La phrase tomba à la fin : « Dans ces conditions, et sans vouloir rejeter aucune perspective pour l'avenir, la délégation française s'abstiendra au moment du vote. » Il savait déjà que rien ne changerait ; un camarade de l'École de la France d'outre-mer passé au service de la délégation française le lui avait annoncé le matin même par téléphone, avec, écrivit Lewin, « une nuance de regret dans la voix ».
On vota à main levée. Dix voix pour. Aucune contre. Une abstention, celle de la France, qui n'avait pas osé le veto.
Assemblée générale, vendredi 12 décembre 1958, vingt heures trente.
La séance de nuit était présidée par le ministre libanais Charles Malik, qui parlait un français parfait et choisit, ce soir-là, de ne parler qu'anglais. Quand la résolution fut adoptée sans opposition, beaucoup de délégués se levèrent et se tournèrent vers le fond de la salle. Précédé par le chef du protocole, Diallo Telli remonta l'allée jusqu'à la place où des appariteurs venaient de fixer la plaque « Guinea ». L'ordre alphabétique l'installait à côté du Ghana, et Chapman lui donna l'accolade.
À la tribune, il parla en français. La Guinée, dit-il, avait choisi l'indépendance « sans aucun sentiment de haine ou de xénophobie contre la France ou tout autre État », et elle souhaitait normaliser ses rapports avec elle. Il était plus de minuit quand il quitta le bâtiment.
Le lendemain matin, il entra pour la première fois par la porte réservée aux délégués, but un expresso au salon des délégués et descendit à la première commission, où l'on votait une résolution sur l'Algérie très sévère pour la France. Quand le président appela les voix favorables, il leva la main sans hésiter. Douze heures après son admission, la Guinée avait voté contre l'ancienne puissance coloniale.
Conakry, samedi 13 décembre 1958.
Ce jour-là, selon le récit que sa femme fit des années plus tard à la biographe Valérie Masumbuko, c'était l'anniversaire de Kadidiatou Diallo. Sékou Touré lui téléphona. « Bonne fête madame Diallo, je profite de cette occasion pour vous informer que Telli vient de vous offrir un cadeau extraordinaire. » Elle remercia le président de ses efforts pour le pays. Sa biographe relève qu'il venait de réduire une victoire nationale à une affaire de famille.
Lors d'un grand rassemblement à Conakry, Sékou Touré présenta au public les succès de son ambassadeur aux Nations unies, et la foule acclama le nom de Diallo Telli. Le soir, au journal de la radio, Kadidiatou écouta le reportage. Les applaudissements avaient été coupés.
La foule avait applaudi un nom que la radio du parti venait de faire taire.
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