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The Soldiers Shot Over Their Back Pay · Chapter 2
The Soldiers Shot Over Their Back Pay
Quatre cents hommes sur le papier
Casablanca, camp de Médiouna, novembre 1944.
Le Circassia fit escale au Maroc pendant vingt-quatre heures, et l'on débarqua les rapatriés au camp de Médiouna, près de Casablanca. Le général Avre, adjoint du commandant des troupes africaines au Maroc, les fit défiler par détachements devant le drapeau du régiment de tirailleurs de la garnison. Le chef d'escadron Lemasson, qui conduisait le convoi, rédigea plus tard le compte rendu de cette journée en deux phrases : « Tout se passe normalement. Aucun fait n'est à signaler pendant les 24 heures passées au camp de Médiouna. »
Bien plus tard, l'historienne Armelle Mabon retrouva dans le dossier judiciaire le procès-verbal d'un sous-officier africain qui disait à peu près la même chose : il y avait eu, à Casablanca, un petit problème de couvertures pour dormir, mais sinon tout s'était très bien passé. Les hommes remontèrent à bord, et le navire reprit la mer vers Dakar.
Ce rapport de Lemasson aurait dû suffire à clore le chapitre marocain. Or il existait un autre document, rédigé à Dakar par la Sûreté générale et daté du 21 novembre, le jour même où le Circassia entra au port. Il racontait autre chose. Il commençait par un calcul inattendu : deux mille quatre cents hommes devaient embarquer en Bretagne, « au dernier moment 600, environ, refusèrent d'embarquer et restèrent à Morlaix ». Il poursuivait sur l'escale marocaine : « À ce moment, 400 environ, refusèrent de partir et restèrent à Casablanca. »
Quatre cents hommes descendus d'un navire au Maroc, à quelques jours de chez eux, sans argent et sans papiers, et que personne à bord n'aurait remarqués. Deux documents français décrivent la même escale, le même jour, le même convoi : l'un ne voit rien, l'autre voit disparaître quatre cents soldats. Martin Mourre tira de cette contradiction une conclusion qui ne laisse pas de place au doute : l'un des deux documents ne disait pas la vérité. La désertion lui parut « invraisemblable pour des hommes si près du foyer après quatre années de captivité » ; en 2024, il parla d'un rapport qui fait « disparaître » quatre cents tirailleurs, « ce qui apparaît comme une invention pure et simple ».
Dakar, 21 novembre 1944.
Le Circassia accosta. On chargea les hommes dans des camions et on les conduisit à Thiaroye, à une quinzaine de kilomètres de la capitale de l'Afrique-Occidentale française. Le camp, aménagé du temps de la Première Guerre mondiale pour l'entraînement et le transit des tirailleurs, s'étendait sur plus de quarante hectares, en bordure de la route de Rufisque. C'était la dernière étape avant la démobilisation : on y payait les hommes, on leur rendait leurs papiers, on les renvoyait dans leurs colonies.
Restait à savoir combien ils étaient. L'armée, qui comptait tout, ne parvint jamais à le dire. Le général de Boisboissel, commandant supérieur des troupes de l'AOF, écrivit mille deux cents. Le général Dagnan, qui commandait la division Sénégal-Mauritanie, écrivit mille deux cent quatre-vingts, et ce chiffre fut repris par le gouverneur général Pierre Cournarie. Le lieutenant-colonel Le Masle écrivit mille trois cents, comme la Sûreté générale ce 21 novembre ; une autre note de la Sûreté, plus tardive, en compta mille huit cents. L'historien sénégalais M'Baye Guèye nota plus tard que cette approximation était « inconcevable dans une institution où la rigueur était de règle ». Les mêmes bureaux, quelques mois plus tard, sauraient dénombrer au soldat près les contingents suivants : quatre cent cinquante-six rapatriés le 1er février 1945, sept cent dix le 2 mars, mille neuf cent onze entre le 6 et le 12 mars.
Un chef d'escadron avait vu partir seize cents hommes. Les rapports de Dakar en comptaient trois ou quatre cents de moins. Personne, sur le moment, ne chercha où était passée la différence.
Thiaroye, jeudi 23 novembre 1944.
Ce jour-là, loin de là, en Alsace, les blindés du général Leclerc entrèrent dans Strasbourg. Leclerc tenait ainsi le serment de Koufra, prêté trois ans plus tôt dans le désert libyen devant des hommes dont beaucoup étaient africains, recrutés au Tchad, au Cameroun, au Gabon. Il n'y avait pourtant pas d'Africains à Strasbourg. À l'automne 1944, l'armée française avait commencé à retirer ses troupes noires du front, au moment où la victoire se dessinait : on appela cela le « blanchiment ».
Les officiers qui accueillaient les rapatriés à Dakar n'étaient pas des hommes de la France libre. L'Afrique-Occidentale française avait suivi Vichy en 1940 et ne s'était ralliée qu'après le débarquement allié en Afrique du Nord, à la fin de 1942. Les deux généraux qui allaient décider du sort des hommes de Thiaroye, Yves de Boisboissel et Marcel Dagnan, étaient sortis de la même promotion de Saint-Cyr, celle de 1909.
N'Gor Diouf, lui, était à Thiaroye depuis deux jours. Autour de lui, on payait, mais lentement. Les opérations de règlement avaient commencé le 22 novembre. Dans son rapport, le général Dagnan écrirait que, le 23, « les opérations de paiements se poursuivirent. Elles furent compliquées du fait que les 3 sous détachements avaient été réglés sur des bases différentes. Tout fut réglé dans le sens le plus libéral et le plus bienveillant en alignant les cas douteux sur le taux le plus favorable ». Dans l'exemplaire conservé au Service historique de la Défense, le mot « réglé » était souligné, et c'était le seul mot souligné de tout le document.
Rien n'était réglé. Le lieutenant-colonel Siméoni, qui commandait le Dépôt des isolés coloniaux, organisa encore les opérations d'échange pour le dimanche 26 novembre à huit heures, avec ordre de les poursuivre le lundi 27 « jusqu'à achèvement ». Car ces hommes revenaient avec des francs de métropole qu'il fallait changer en billets de l'AOF, et ils en avaient beaucoup. Dagnan parla de dix-huit millions à échanger : cinq cents hommes possédaient entre cinq cents et dix mille francs, sept cent soixante-dix entre dix mille et cinquante mille, et dix en avaient plus de cinquante mille, jusqu'à soixante-dix mille, sans compter les bons du Trésor.
Ces sommes rendirent les officiers soupçonneux. Le général de Boisboissel écrirait que « les indices de pillages étaient évidents ». Plus tard, l'acte d'accusation dressé contre Antoine Abibou dirait de son argent que « l'origine de ces sommes apparaît très douteuse », qu'il était difficile d'admettre que ce fussent ses économies, et qu'il avait été « policier » dans son camp de prisonniers, « aux ordres des Allemands ». L'évadé qui avait rejoint la Résistance devenait, sur le papier, un homme à la solde de l'ennemi.
Les tirailleurs voyaient la chose autrement. Parmi les rares phrases d'eux que les archives conservèrent, il y a celle-ci : « Il faut nous payer notre argent que nous avons gagné pendant 4 ans, autrement c'est vous qui le volez. » Ce qu'on leur changeait, c'était l'argent qu'ils avaient déjà en poche. Ce qu'ils réclamaient, c'était autre chose : le rappel de solde de captivité, l'indemnité de combat, la prime de démobilisation. Selon Armelle Mabon, le change fut la seule opération réellement menée à Thiaroye, et le reste ne vint jamais.
Le 27 novembre à 11 h 15, le général de Boisboissel télégraphia à Paris, au cabinet militaire du ministère de la Guerre, à l'état-major général et à la direction des troupes coloniales : « en accord avec le Gouverneur Général […] j'ai décidé échange totalité de l'avoir de ce détachement ». Aucune réponse à ce télégramme ne fut jamais retrouvée.
Ce matin-là, un convoi devait partir. Plus de cinq cents hommes, ceux du Soudan français, de la Haute-Volta et des colonies de l'intérieur, étaient inscrits sur un train pour Bamako. Une fois montés dans ce train, ils seraient dispersés dans des villages à des centaines de kilomètres, sans banque, sans recours, sans personne à qui réclamer. Ils le savaient.
À Thiaroye, le train pour Bamako attendait. Personne ne monta.
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