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The Soldiers Shot Over Their Back Pay · Chapter 1
The Soldiers Shot Over Their Back Pay
Le quart
Morlaix, Finistère, 4 novembre 1944.
Le navire s'appelait le Circassia. C'était un bateau britannique, affrété pour ramener en Afrique-Occidentale française les premiers anciens prisonniers de guerre africains libérés en France, et il attendait à quai dans une petite sous-préfecture du Finistère où l'on avait rassemblé, depuis le début du mois, près de deux mille hommes venus de trois centres de transit, La Flèche, Rennes et Versailles. Il y avait parmi eux des Dahoméens, des Guinéens, des Ivoiriens, des Sénégalais, des Soudanais et des Voltaïques. L'armée les appelait tous des tirailleurs sénégalais, quel que soit le pays dont ils venaient.
Ce jour-là, plus de trois cents d'entre eux refusèrent de monter à bord. Une archive de la Croix-Rouge française, retrouvée bien plus tard par l'historienne Armelle Mabon, en compte trois cent quinze. Ils ne refusaient pas de rentrer chez eux, puisque c'était ce qu'ils attendaient depuis quatre ans ; ils refusaient de partir avant d'avoir touché l'argent qu'un texte leur promettait.
Ce texte existait. Le 21 octobre 1944, la direction des troupes coloniales du ministère de la Guerre avait diffusé une circulaire, la n° 2080, qui réglait le sort de ces hommes : la solde de captivité des ex-prisonniers devait être entièrement liquidée, un quart en métropole, avant le départ, et les trois quarts au débarquement dans la colonie. Aucune pièce d'archive ne dit si les hommes de Morlaix connaissaient la circulaire. Mais ils savaient compter, et ils savaient que les trois détachements n'avaient pas été traités de la même façon. Les comptables militaires le reconnaîtraient eux-mêmes : le détachement de Versailles paraissait en règle, celui de La Flèche avait trop perçu, et celui de Rennes n'avait reçu à l'origine qu'une faible avance. Dès le 30 octobre, un jeune sous-lieutenant qui encadrait le convoi, Jean Henry, avait noté dans un carnet bleu : « Les tirailleurs de Rennes rouspètent. Ils n'ont pas été payés et n'ont pas eu d'avancements au contraire d'autres détachements. »
Quatre ans plus tôt.
Parmi les hommes de Morlaix se trouvait un artilleur dont le dossier militaire fut conservé à Pau. Il s'appelait N'Gor Diouf. Le 21 mars 1935, à vingt et un ans, la commission de recrutement du Sine-Saloum l'avait appelé sous les drapeaux pour trois ans, et on l'avait affecté au 6ᵉ régiment d'artillerie coloniale. Rappelé par le décret de mobilisation du 3 septembre 1939, il avait débarqué à Bordeaux le 19 janvier 1940, rejoint le 1er groupement d'artillerie coloniale, et le 17 juin 1940, au milieu de la débâcle, il avait été fait prisonnier. Son dossier ne dit pas où il s'était battu. Il dit en revanche où il passa les quatre années suivantes : au Frontstalag n° 132, à Mayenne.
Les Frontstalags étaient des camps de prisonniers installés hors du Reich, en France occupée. Les soldats européens capturés partaient en Allemagne ; les soldats noirs, non. Les nazis ne voulaient pas d'eux sur leur sol : ils craignaient, résuma l'historien Martin Mourre, une sorte de « contagion raciale », des maladies tropicales et des liaisons avec des femmes allemandes. Près de deux cent mille Africains participèrent à cette guerre sous l'uniforme français. Environ cent vingt mille combattants des colonies françaises avaient été faits prisonniers en 1940, et ceux d'Afrique subsaharienne restèrent donc en France, sur le sol du pays pour lequel ils avaient combattu.
Ils y restèrent sous une garde qui changea de visage. À mesure que la guerre s'enfonçait vers l'est et que l'Allemagne manquait d'hommes, la surveillance de ces camps fut confiée à des cadres français, fournis par le régime de Vichy. Des officiers français devinrent ainsi les geôliers de leurs propres soldats pour le compte de l'occupant, et les prisonniers le vécurent comme une humiliation. Certains s'évadèrent. Deux hommes qui se retrouveraient plus tard sur le même bateau, Antoine Abibou et Doudou Diallo, avaient partagé en 1940 le camp de prisonniers de Mirecourt, dans les Vosges. Abibou, passé ensuite par d'autres Frontstalags, finit par s'évader et rejoignit la résistance intérieure française.
À l'été 1944, la France fut libérée et les camps s'ouvrirent. N'Gor Diouf fut libéré en octobre et rejoignit le centre de transit de La Flèche. Pendant ses quatre années de captivité, sa solde avait couru. À cela s'ajoutaient une indemnité de combat, une prime de démobilisation, parfois un pécule. Pour ces hommes, la somme était considérable : de quoi, selon Martin Mourre, changer le cours de leur vie à leur retour au village.
**À bord du Circassia, nuit du 4 au 5 novembre 1944.**
Un fort contingent embarqua malgré tout. On paya alors, en pleine nuit, ceux qui étaient montés. Le chef d'escadron Gustave Lemasson, qui devait accompagner la traversée, l'écrivit dans son rapport : « De 24 h à 8 h le 5-11-44 le capitaine Renaud qui avait reçu 7 millions effectua les paiements d'après les taux approximatifs appliqués au détachement de Versailles. Il regagna ensuite Morlaix. »
Huit heures de distribution, sous la lumière du bord, avec des taux approximatifs. Personne ne parvint jamais à établir si cet argent représentait le quart prévu par la circulaire, ou autre chose. Les hommes qui le reçurent, eux, durent comprendre que le reste les attendait à Dakar. Le détachement de Rennes, qui menaçait de ne pas partir, obtint au dernier moment une avance forfaitaire à peu près équivalente à celle des deux autres.
Le 5 novembre 1944, le Circassia quitta la Bretagne. Sur le quai restèrent ceux qui avaient dit non.
Morlaix, 11 novembre 1944.
Pendant une semaine, les hommes qui avaient refusé d'embarquer restèrent dans la ville, livrés à eux-mêmes. Certains furent logés chez l'habitant, d'autres couchaient dehors, en Bretagne, en novembre. Le 11 novembre, jour anniversaire de l'armistice de 1918, une opération de gendarmerie violente les délogea. On compta sept blessés, dont un gendarme. Ils furent conduits au camp militaire de Trévé, dans les Côtes-d'Armor, puis à Guingamp, où ils resteraient enfermés jusqu'en janvier 1945. Selon Armelle Mabon, ils en gardèrent l'amertume d'anciens prisonniers de guerre « de nouveau soumis à un régime disciplinaire assez strict », sous la surveillance de gendarmes et de résistants des Forces françaises de l'intérieur.
Libérés des camps allemands à l'été, ils passaient l'hiver dans un camp français pour avoir réclamé un quart de solde. Ce fut, selon Martin Mourre, la première mobilisation de ces hommes contre ce qu'ils tenaient pour une injustice. Elle eut lieu en France, sur un quai français, sept mois avant la fin de la guerre.
Le Circassia fit route vers le sud. Le 31 octobre, le ministre des Colonies, René Pleven, avait prévenu le gouverneur général de l'Afrique-Occidentale française qu'un premier contingent de deux mille rapatriés quitterait la France au début de novembre à destination de Casablanca, et que de là, selon les possibilités, on l'acheminerait vers Dakar. Trois cents environ étaient restés à Morlaix. Il en restait donc autour de mille sept cents.
Le chef d'escadron Lemasson, qui ne quitta pas le navire de toute la traversée, nota pour sa part qu'au départ de Morlaix l'effectif des trois détachements était « d'environ seize cents ». Dans la cale et sur le pont, il y avait N'Gor Diouf, Antoine Abibou, Doudou Diallo, et un tirailleur de Diakhao, dans la région de Fatick, qui s'appelait M'Bap Senghor et dont le fils, au Sénégal, avait six ans.
Ce chiffre de seize cents allait compter plus que tous les autres. Car lorsque le même convoi serait recensé à Dakar, trois semaines plus tard, les papiers de l'armée ne trouveraient plus que mille deux cent quatre-vingts hommes.
Entre la Bretagne et le Sénégal, plusieurs centaines d'hommes allaient disparaître des registres.
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