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The Soldier Who Demanded Independence · Chapter 2
The Soldier Who Demanded Independence
Le service qui offre des billets
Paris, 1924.
Lamine Senghor entendit parler de la Ligue universelle de défense de la race noire, fondée cette année-là par un Dahoméen, Marc Kojo Tovalou Houénou. Il conseilla à sa femme de lui écrire pour demander un passage gratuit vers le Sénégal. Tovalou Houénou transmit la requête au ministre des Colonies, et le ministère la transmit à un service dont le nom ne disait pas le métier : le Service de contrôle et d'assistance en France des indigènes des colonies, plus tard connu sous le sigle CAI. Le mot « assistance » figurait dans son titre. Sa tâche principale était la surveillance policière des colonisés vivant en France, et il recrutait des indicateurs presque toujours de la même façon, selon l'historien David Murphy : en trouvant ce dont un homme avait besoin, et en le lui proposant.
L'homme qui demandait un billet fréquentait une petite association, La Fraternité africaine, une amicale d'originaires de l'AOF dont les statuts juraient qu'elle se tenait « sur le terrain unique de fraternité, de défense et d'entraide » et hors de toute politique. Deux de ses membres, Massamba Ndiaye et Ibrahima Sow, appartenaient à l'Union intercoloniale, l'organisation anticolonialiste proche du Parti communiste. Le service proposa à Lamine Senghor un billet gratuit pour le Sénégal en échange de renseignements sur les activités de cette association.
Entre 1918 et 1923, son nom ne figure dans aucune note des agents de surveillance. Vers l'automne 1924, leurs rapports signalent un Noir « inconnu » qui commence à fréquenter les réunions de l'Union intercoloniale, et à partir de septembre 1924, on trouve des notes sur les réunions de La Fraternité africaine signées d'un prénom : « Lamine ». L'historien Olivier Sagna en tira une hypothèse, que David Murphy discuta : Senghor serait entré à l'Union intercoloniale comme indicateur, le service ayant vu dans son désir de ramener sa famille au Sénégal un moyen de le tenir. L'hypothèse repose sur un prénom, une chronologie et une méthode connue, et sur aucun contrat, aucun aveu, aucune quittance. On lui proposa un marché, et pendant quelques semaines, à l'automne 1924, il commença peut-être à le tenir.
Deux semaines après son inscription à l'Union intercoloniale, tout bascula. « Senghor semble renoncer à jouer le rôle qui lui est attribué par le CAI et embrasse la cause anticolonialiste », écrit Murphy. Le service ne l'avait ni menacé, ni frappé, ni fait chanter. Il lui avait proposé de rentrer chez lui. Ce qui le fit changer de camp tint en une salle d'audience.
15 octobre 1924.
Les Continents, le journal de la Ligue de Tovalou Houénou, publia un texte non signé intitulé « Le bon apôtre ». Il visait Blaise Diagne, devenu pendant la guerre commissaire général aux effectifs coloniaux. Le passage en cause disait :
« Monsieur Clemenceau, matois, comme toujours, s'empressa de faire savoir téléphoniquement à Monsieur Diagne qu'il lui serait accordé une certaine commission par soldat recruté. »
Une prime par tête. Il était établi que Diagne avait dirigé, au début de 1918, la grande campagne de recrutement en Afrique-Occidentale française, au nom de la République, avec le rang de commissaire. Il ne l'était pas qu'il eût touché quoi que ce soit par soldat. Des accusations de ce genre avaient déjà couru dans des journaux français, et l'historien Roger Little, qui reprit tout le dossier en 2020, constate qu'aucune preuve indépendante de versement ne fut jamais produite. Diagne porta plainte parce que, cette fois, c'était un journal noir qui l'écrivait ; il y vit, selon Murphy, une menace pour sa réputation de défenseur des peuples noirs.
Cour d'assises de la Seine, 24 novembre 1924.
La liste des témoins disait le rapport de forces. Pour Blaise Diagne, défendu par l'avocat et député martiniquais Alcide Delmont, vinrent un ancien ministre des Colonies, Henri Simon, le général Gouraud, et Georges Mandel, l'ancien bras droit de Clemenceau ; Clemenceau lui-même envoya son témoignage par écrit. Pour le journal vinrent le général Sarrail, des députés, des publicistes, le philosophe Félicien Challaye, et un facteur des PTT que la presse présenta comme « l'ex-tirailleur Lamine Senghor ». Il avait trente-cinq ans. C'était sa première apparition publique.
Il résuma le procès d'une formule : d'un côté « les recrutés de la tuerie », de l'autre « le recruteur ». Puis il écrivit dans Le Paria, le journal de l'Union intercoloniale :
« Au lieu de s'attarder à prouver combien de centimes près le grand négrier touche par tête de Sénégalais qu'il recruta, il aurait fallu faire passer devant lui toute une procession d'aveugles, de mutilés. Ceux dont la race est horriblement défigurée, ceux qui souffrent d'atroces douleurs internes, et les orphelins et les veuves et ceux qu'il fit déporter comme le martyr Hunkarin. Toutes ces victimes lui auraient craché à la face toute l'infamie de la mission qu'il avait accomplie. »
La question des centimes ne l'intéressait pas. Il aurait voulu un procès où défileraient les mutilés, dont il était ; « ceux qui souffrent d'atroces douleurs internes », c'était lui, avec ses poumons brûlés. L'homme qu'il nommait, Louis Hunkanrin, était un instituteur dahoméen révoqué pour ses articles et interné en Mauritanie après les émeutes de Porto-Novo de février 1923.
Le 2 décembre 1924, le verdict tomba : le journal perdait. Son rédacteur en chef fut condamné à six mois de prison avec sursis, 1 500 francs d'amende et 2 000 francs de dommages et intérêts, et Les Continents ferma. Pendant près d'un siècle, l'article fut attribué au romancier René Maran, prix Goncourt 1921 pour Batouala, qui l'avait revendiqué. En 2020, à partir de lettres inédites de Maran à l'universitaire américain Mercer Cook, Roger Little l'attribua au rédacteur en chef, Jean Fangeat, celui-là même qui avait été condamné.
Diagne gagna le procès et y perdit une part de son crédit. Perçu jusque-là par beaucoup de Noirs comme le modèle des promesses de l'assimilation, il devint pour d'autres un traître, et le mot « négrier » lui resta attaché.
Paris, 1925.
Le Paris de 1925 était la capitale mondiale de l'anticolonialisme, non par tolérance, mais parce que la France avait rassemblé dans quelques arrondissements des hommes venus de tous les territoires qu'elle administrait, et qu'ils s'étaient mis à se parler. À l'Union intercoloniale, Lamine Senghor côtoya un Vietnamien qui signait Nguyen Aï Quoc et qu'on appellerait plus tard Hô Chi Minh, et Messali Hadj, futur père du nationalisme algérien. Dans les cercles africains et antillais, il croisa René Maran, Gaston Monnerville, futur président du Sénat, les sœurs Jane et Paulette Nardal, qui inspireraient la Négritude, Kojo Tovalou Houénou, admirateur de Marcus Garvey, et Tiémoko Garan Kouyaté, du Soudan français, renvoyé de l'École normale d'Aix-en-Provence pour attitude jugée « anti-française ». Parmi eux, le Sénégalais n'avait pas fait d'études. Il était autodidacte, et il écrivait remarquablement bien.
Deux forces poussaient ce monde dans le même sens. La révolution russe d'octobre 1917 avait promis la fin des empires. Et le 8 janvier 1918, devant le Congrès des États-Unis, le président Woodrow Wilson avait lancé une formule qui fit le tour des colonies : le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Wilson pensait à l'Europe centrale ; les colonisés entendirent la phrase telle qu'elle était dite. L'idée d'indépendance circulait déjà parmi les Africains de France. Dès 1922, Massamba Ndiaye avait écrit à son frère Djibril, élève à l'École normale d'Aix-en-Provence, pour l'encourager à lutter pour « l'indépendance de notre Afrique opprimée depuis des siècles ».
Lamine Senghor adhéra au Parti communiste, le seul parti français à tenir alors un discours radicalement anticolonialiste, parce que la Troisième Internationale l'y obligeait : la huitième de ses vingt et une conditions d'adhésion exigeait que les partis des pays oppresseurs dénoncent la domination coloniale « par des actions concrètes et non par des paroles ». Le 21 janvier 1925, au congrès national du parti à Clichy, il apporta « le salut des peuples opprimés d'AOF ». En février, il devint secrétaire adjoint de l'Union intercoloniale et membre de la commission coloniale centrale du parti. Le 9 mars, il adressa au gouverneur général de l'AOF une demande de rapatriement. En mai, il fut candidat communiste aux élections municipales de Paris, sans être élu.
Il allait bientôt apprendre ce que son parti pensait des Noirs qui s'organisaient entre eux.
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