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The Soldier Who Demanded Independence · Chapter 1
The Soldier Who Demanded Independence
Deux billets de bateau
Paris, 63 rue Myrrha, quartier de la Goutte-d'Or. Vers 1923.
L'homme qui vivait à cette adresse s'appelait Lamine Senghor. Il avait trente-quatre ans et il était facteur aux Postes, télégraphes et téléphones, un emploi réservé aux invalides de guerre auquel il avait droit : sergent, Croix de guerre, pensionné pour une invalidité qui finirait par être reconnue à cent pour cent.
Il toussait depuis six ans. À l'automne 1917, le bataillon de tirailleurs sénégalais où il servait tenait un secteur près de Verdun quand il fut attaqué au gaz moutarde. L'homme avait survécu, pas ses poumons. Il lui en restait un en état de marche, et une tuberculose qui mettrait dix ans à le tuer.
Il avait épousé une Française, Eugénie Marthe Comont, et ils avaient deux enfants. Il ne s'occupait guère de politique. Il voulait rentrer chez lui, repartir au Sénégal avec sa femme et ses enfants, revoir Joal et les siens. Un seul obstacle l'en empêchait, et il était arithmétique : il n'avait pas de quoi payer deux billets de bateau pour Dakar.
Un facteur gagnait peu. Une pension de tirailleur, bien plus faible que celle d'un mutilé blanc, ne comblait pas l'écart. Il fallait trouver quelqu'un qui paie la traversée.
Joal, Petite Côte du Sénégal, 15 septembre 1889.
Il était né là, Lamine Ibrahima Arfang Senghor, dans une modeste famille paysanne sérère. Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, le Maitron, signale que d'autres sources le font naître à Kaolack, plus à l'est ; personne ne trancha.
Joal est aussi le village natal de Léopold Sédar Senghor, poète, premier président du Sénégal, académicien français. Même village, même peuple sérère, même nom de famille, un séjour en France pour l'un comme pour l'autre, et seize ans d'écart. Aucun lien de parenté ne les unissait. Le Senghor de Joal dont le monde allait se souvenir chanta la francophonie et la synthèse des cultures. L'autre fut oublié pendant un demi-siècle.
Dakar, 1912.
À vingt-trois ans, il descendit en ville chercher du travail et en trouva : il devint boy, domestique, dans une maison de commerce bordelaise installée sur la côte, Maurel et Prom. Fondée à Bordeaux au XIXᵉ siècle, l'entreprise avait bâti sa fortune sur le commerce avec l'Afrique de l'Ouest, l'arachide, la gomme, les tissus. Elle existe toujours et exploite aujourd'hui du pétrole et du gaz en Afrique. Le jeune homme qui servait dans cette maison était au service du système économique dont il passerait les trois dernières années de sa vie à réclamer la fin. Il n'en savait encore rien.
Dans toute l'Afrique-Occidentale française, les Africains étaient des sujets : sans droits politiques, soumis au code de l'indigénat, astreints au travail forcé. Sauf en quatre lieux. À Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar, les Quatre communes, les habitants avaient hérité de la Révolution française un statut particulier : ils élisaient un député à Paris.
En 1914, ce député fut pour la première fois un Africain, Blaise Diagne, né à Gorée. Un homme noir siégeait au Palais-Bourbon avant la Première Guerre mondiale. Pour des millions d'Africains soumis à l'indigénat, il était la preuve vivante que la promesse française pouvait tenir, et l'espoir qu'il souleva fut immense.
Diagne se battit pour faire reconnaître la citoyenneté française des originaires des Quatre communes et l'obtint par la loi du 19 octobre 1915. C'était une victoire, et elle fut saluée comme telle. Le même texte avait une contrepartie : il rendait pour eux le service militaire obligatoire.
1915.
Lamine Senghor n'était pas originaire des Quatre communes ; il venait de Joal. Il vit partir ses camarades, et cette même année, il fit un choix qui allait compter pour tout le reste de sa vie : il se porta volontaire.
Personne ne l'avait raflé dans un village ni enchaîné, comme cela se fit ailleurs, massivement, dans les années de recrutement. Il avait vingt-six ans, un travail, et il s'engagea. Plus tard, ce choix rendrait son cas difficile pour l'administration coloniale. On pouvait monter un dossier contre un agitateur. On en montait moins facilement un contre un sergent volontaire, décoré, mutilé.
France, 1916.
Plus de cent trente mille soldats d'Afrique noire combattirent dans les rangs français pendant la Première Guerre mondiale, et plus de trente mille y moururent, près d'un sur quatre. Lamine Senghor était l'un d'eux. On retrouve sa trace dans le 68ᵉ bataillon de tirailleurs sénégalais, engagé dans la bataille de la Somme entre juin et octobre 1916. La Somme fit un million de morts, de blessés et de disparus, toutes armées confondues, en quatre mois et demi. Il en sortit vivant.
En 1917, son bataillon fut engagé dans l'offensive Nivelle, au Chemin des Dames. Elle devait percer le front en quarante-huit heures ; elle devint le symbole du gâchis militaire et déclencha les mutineries de l'armée française. Les tirailleurs sénégalais y furent lancés en première vague et y subirent des pertes très lourdes. Il y fut blessé. L'armée reconnut son courage : il reçut la Croix de guerre et fut promu sergent.
Région de Verdun, automne 1917.
Son bataillon tenait un secteur près de Verdun quand il subit une attaque au gaz moutarde. L'ypérite n'est pas un gaz asphyxiant qui tue en quelques minutes. C'est un vésicant : il se dépose, brûle la peau et les yeux, et attaque surtout la muqueuse des voies respiratoires. Les effets viennent avec plusieurs heures de retard ; on se croit épargné, puis la toux commence. Ceux qui survivent gardent des poumons abîmés pour toujours, sur lesquels les infections s'installent, et d'abord, en 1917, la tuberculose.
Lamine Senghor fut gravement atteint. Il fut évacué vers l'arrière et survécut. Il ne guérit jamais : il ne lui restait plus qu'un poumon. Il repartit pourtant au front en 1918.
Au retour, il y eut une question de comptes. Un mutilé de guerre français touchait une pension, un mutilé africain aussi, mais pas du même montant. Les anciens tirailleurs ne percevaient qu'une petite part de ce que touchaient leurs frères d'armes blancs, à blessure égale, à grade égal, dans la même guerre. Deux hommes avaient couru sous le même barrage, respiré le même gaz, perdu le même poumon ; l'un était né en Normandie, l'autre à Joal, et un fonctionnaire ouvrait un barème. Cette inégalité, et non une théorie, traversa ensuite tous ses textes et tous ses discours. Dans ses articles, l'image des tirailleurs comme chair à canon revenait sans cesse, à côté des massacres coloniaux.
Fréjus, camp du Caïs, 1919.
Il existe au bord de la Méditerranée, dans le Var, un endroit qui revint trois fois dans sa vie : le camp du Caïs, à Fréjus, centre de transit des troupes coloniales. L'armée y faisait hiverner les tirailleurs sénégalais, qu'elle jugeait incapables de supporter l'hiver du Nord, avant de les remonter au printemps. Lamine Senghor y passa blessé. Il y revint en 1919. Il y mourrait en 1927.
À la fin de la guerre, le 68ᵉ bataillon fut dirigé sur Fréjus, dissous, et embarqué pour Dakar à la fin d'avril 1919. On ignore s'il rentra à cette date ; l'historien Olivier Sagna le dit tel quel. Un document inattendu raconte la suite : sa propre nécrologie, publiée en 1927 par La Race Nègre, le journal qu'il avait fondé. Elle rapporte qu'il prit part aux incidents de Fréjus de septembre 1919, au cours desquels les tirailleurs sénégalais manifestèrent pour rentrer dans leurs foyers.
La guerre était finie depuis dix mois. Des hommes venus d'Afrique, engagés, recrutés, parfois raflés, étaient toujours parqués dans un camp du sud de la France après la Somme, le Chemin des Dames et les gaz, et ils manifestaient pour qu'on les ramène chez eux. Ils réclamaient la fin du contrat. Vingt-cinq ans plus tard, à Thiaroye, près de Dakar, des tirailleurs rapatriés réclameraient eux aussi ce qu'on leur devait, et l'armée tirerait. En 1919, à Fréjus, l'affaire se régla sans fusillade.
Dakar, 13 juillet 1920.
Rentré au Sénégal, il demanda la citoyenneté française. Sergent, grand blessé, décoré, il l'obtint par un jugement supplétif du tribunal de Dakar. Un jugement supplétif remplace un acte d'état civil manquant : dans l'AOF de 1920, la plupart des Africains n'avaient pas d'acte de naissance, et pour devenir citoyen, il fallait d'abord faire constater par un juge qu'on était né. Cet homme qui, sept ans plus tard, réclamerait le départ de la France avait d'abord voulu y entrer.
En août 1921, il repartit pour la France. Il y retrouva Eugénie Marthe Comont, qui devint sa femme et lui donna deux enfants. Titulaire d'une pension d'invalidité, il obtint un emploi réservé de facteur aux PTT, dans le dix-neuvième arrondissement de Paris. À cette époque, écrit Olivier Sagna, il s'occupait fort peu de politique. Son projet était de rentrer au Sénégal avec sa famille.
Il lui manquait le prix des billets. Et il existait à Paris un service de l'État dont le métier était de remarquer les hommes à qui il manquait quelque chose.
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