La militante guinéenne frappée au sabre · Chapitre 1
La militante guinéenne frappée au sabre
Les votes de Syli
Conakry, été 1954.
Les femmes chantaient au marché, et le refrain passait d'un étal à l'autre plus vite qu'un journal. Une ancienne militante, Fatou Diarra, le retrouvait encore des décennies plus tard, mot pour mot, devant l'historienne américaine Elizabeth Schmidt qui l'interrogeait :
« Vous les femmes qui montez, vous les femmes qui descendez, l'autre parti a volé nos votes, volé les votes de Syli. »
Syli, c'était Sékou Touré. Le 27 juin 1954, il avait perdu l'élection législative de Guinée française face à Barry Diawadou, le candidat des notables et des chefs, et toute la ville était persuadée que l'administration coloniale avait truqué le scrutin. Le jeune syndicaliste fit campagne pendant le reste de l'année sur ce thème, la « victoire volée ». Les femmes, elles, l'avaient chantée avant même les résultats. « Quand elles ont entendu les résultats, racontait Fatou Diarra, elles savaient déjà qu'on les avait trompées. »
Ce chant n'était pas un divertissement. Dans un pays où la plupart des femmes ne savaient pas lire, la parole du Parti démocratique de Guinée, le PDG, la section guinéenne du Rassemblement démocratique africain, circulait par elles. Une autre militante, Fatou Keita, expliquait le procédé : au robinet public, une femme qui venait chercher de l'eau restait jusqu'à ce que la suivante arrive, lui donnait la nouvelle, et la suivante attendait à son tour la prochaine. Les cartes du parti, interdites dans bien des quartiers, voyageaient roulées dans les foulards, glissées sous les aisselles, cachées sous les grands boubous. Dans les salles de l'hôpital, des vendeuses de cartes passaient entre les lits en montrant un billet de cent francs, et celui qui voulait adhérer comprenait. « On ne savait pas écrire pour faire une liste, disait Mamayimbe Bangoura, mais le nombre de cartes vendues donnait le nombre d'adhérents de la journée. »
Les militantes faisaient davantage encore. À Conakry, après les bagarres de 1954 entre partis rivaux, une teinturière et couturière nommée Mafory Bangoura forma la première brigade de femmes, qui patrouillait la nuit dans le quartier de Sandervalia, où vivait Sékou Touré. D'autres suivirent, à Boulbinet, à Coronthie. Une de ces femmes, N'Youla Doumbouya, avait gagné un surnom de guerre : on l'appelait « Montgomery, Huitième Armée ».
Tondon, région de Dubréka, 1954.
À cent soixante kilomètres de la capitale, en Guinée maritime, non loin des fleuves Konkouré et Baady, il existait un petit village que l'on appelait Tondon, ou Labaya. Le parti y avait une sous-section, et c'était à cette époque l'une des régions où il recrutait le mieux : en Basse-Côte, écrirait plus tard le biographe de Sékou Touré, l'ancien ambassadeur de France André Lewin, les campagnes d'adhésion avaient « produit d'excellents résultats ».
La sous-section de Tondon avait pour président un ancien garde démobilisé, Sana Thierno Candé Camara, que tout le monde appelait « Clairon ». D'autres sources font de lui un ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale. C'était lui qui organisait le parti de Sékou Touré dans le village.
Clairon avait plusieurs épouses. L'une d'elles s'appelait M'Balia Camara.
Elle était née en 1929 à Posséah, dans la région de Dubréka, dans une famille de paysans. Elle avait vingt-cinq ans et elle n'était pas seulement la femme du président : elle dirigeait elle-même le comité local des femmes du parti à Tondon.
Son prénom portait une information que Lewin glissa entre parenthèses : chez les Soussous, le prénom Mbalia était traditionnellement donné à une jumelle. Aucune des sources consultées ne nomme son jumeau ou sa jumelle, ne dit s'il ou si elle vivait encore, ni où. On ignore aussi si M'Balia Camara savait lire, si elle avait d'autres enfants, ce qu'elle disait dans les réunions qu'elle présidait. De l'homme, on connaît le surnom, l'ancien métier et la fonction ; d'elle, il reste une année de naissance, un village, une famille paysanne, un comité.
Conakry, 24 et 25 juillet 1954.
La défaite de juin n'avait rien calmé. Le 24 juillet, un cortège du nouveau député Barry Diawadou passa devant le domicile de Sékou Touré, et les militants des deux camps en vinrent aux mains. Le lendemain, un tam-tam organisé par les partisans de Barry Diawadou couvrit le baptême d'une barque de pêche que célébrait le PDG, et ce fut une nouvelle bagarre. Les 23 et 24 octobre, des heurts violents éclatèrent encore.
Ce n'était pas une guerre entre Africains et Français. Le parti de Barry Diawadou, le Bloc africain de Guinée, réunissait les notables, les chefs, les diplômés, tous ceux qui tenaient une place dans l'ordre colonial et entendaient la garder. Son propre père, Almamy Aguibou Barry, était chef de canton de Dabola. En face, le parti de Sékou Touré menait, selon les mots de l'historienne Céline Pauthier, « la lutte contre la chefferie administrative » dans les campagnes.
À Tondon, le chef de canton s'appelait David Sylla.
Labaya, avant la Seconde Guerre mondiale.
David Sylla était né dans la région, et il était déjà chef de canton de Labaya avant la guerre. Il avait cependant perdu sa place. L'administration l'avait révoqué à la suite d'une condamnation de droit commun. À la fin de la guerre, on l'avait réhabilité et renommé aux mêmes fonctions, au même endroit. En mars 1952, il s'était présenté aux élections territoriales et il avait été battu. Ce parcours, André Lewin le reconstitua d'après les archives françaises, et ce fut d'elles qu'il tira le jugement qui le suivait : l'administration elle-même le tenait pour un homme « autoritaire et parfois brutal ».
Les sources ne s'accordent pas sur son nom. On l'appelait David Sylla, Almamy David Sylla, Almamy David Tondon Sylla. Le nom du village s'était greffé sur le sien, si bien que certaines notices parlent de « David Tondon, chef de canton de Labaya », et d'autres de David Sylla, chef de canton de Tondon : un seul homme, un seul lieu à deux noms.
La France ne gouvernait pas les villages elle-même : elle les gouvernait par des chefs de canton africains, nommés ou confirmés par elle. Le chef levait pour l'administration l'impôt de capitation, dû chaque année par tête et en argent par des paysans qui vivaient de leurs champs ; il pouvait envoyer des gardes ; il rendait compte au commandant de cercle de Dubréka. Un canton qui ne payait plus était un canton dont le chef ne servait plus à rien.
Tondon, hiver 1954-1955.
Ce fut précisément ce qui arriva. À Tondon, le village cessa de payer à son chef. Lewin écrit seulement que Sylla rendait Clairon « responsable du refus des villageois de payer l'impôt ». Une autre version, que rapporte le magazine Nofi en s'appuyant sur les travaux d'Elizabeth Schmidt, donne au refus une forme plus habile : pour ne plus passer par un chef qu'ils tenaient pour un complice du trucage de 1954, les militants de Tondon auraient décidé de verser leur impôt directement au commandant de cercle. Le village payait, mais pas à lui. L'administration répondit en faisant arrêter Thierno Camara et huit autres militants, accusés d'avoir détourné des taxes.
Aucune source accessible ne permet de départager ces deux versions. Elles s'accordent sur l'essentiel : un village organisé par le parti, et un président de sous-section que le chef voulait voir en prison.
Conakry, 31 janvier et 1ᵉʳ février 1955.
Pendant ce temps, la capitale se battait. Le 31 janvier 1955, de nouveaux affrontements entre militants du PDG et adhérents du Bloc africain de Guinée firent un mort et soixante blessés, dont vingt graves. Le lendemain, 1ᵉʳ février, les quartiers de Coronthie et de Téminetaye devinrent, selon Lewin, « la proie de véritables combats de rues » : quarante et un blessés, dont vingt par des tirs de chevrotines. Des hommes tiraient à la cartouche de chasse sur d'autres hommes, dans les rues d'une capitale coloniale. Siguiri, Dabola, Kindia, Beyla, Macenta, Youkounkoun, la Guinée forestière furent touchés à leur tour.
Le Rassemblement démocratique africain, dont le PDG n'était que la section guinéenne, s'en inquiéta. Son comité de coordination, autour de Félix Houphouët-Boigny, avait fixé une ligne que le gouverneur de la Guinée résumait ainsi : agir « dans le respect de la légalité et en collaboration avec la puissance publique ». Au début de février, un de ses dirigeants, le Voltaïque Ouezzin Coulibaly, adressa aux responsables guinéens une instruction qui ressemblait à une leçon :
« Le RDA est un parti de gouvernement et tient avant tout au respect de la légalité républicaine et à l'ordre. La possession d'une carte RDA ne confère à personne le droit de se soustraire à la légalité. »
L'instruction interdisait les « groupes de choc », les « commissaires et gendarmes avec port de brassards et de galons », et rappelait que nul ne devait obliger un autre à adhérer. Elle arrivait à Conakry au moment où, à Tondon, un village entier refusait d'obéir à son chef.
Bembaya, près de Tondon, mardi 8 février 1955.
Selon la version que rapporte Nofi, David Sylla se rendit ce jour-là dans le hameau de Bembaya pour collecter l'impôt. Les habitants répondirent qu'ils l'avaient déjà envoyé au commandant de cercle. Le chef exigea d'être payé tout de suite et menaça de sévices ceux qui refuseraient. Alors la scène se retourna : les villageois l'insultèrent, lui retirèrent les insignes de son autorité et le conduisirent devant la maison de Thierno Camara, dit Clairon. D'autres récits parlent d'un impôt réclamé une seconde fois, alors qu'il avait déjà été perçu ; en 2018 encore, les militants du PDG évoquaient un impôt payé « plusieurs fois par an ».
Lewin ne raconte pas cette journée du 8 février, et il ne parle pas de Bembaya. Dans la version de Nofi, un homme qui tenait sa place de l'administration venait de perdre la face devant ses administrés.
Le chef de canton quitta les lieux. Il avait des gardes à sa disposition et un commandant de cercle à Dubréka.
Un chef de canton humilié disposait de gardes, et d'une route jusqu'à Tondon.
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